La bête du Gévaudan
par
Georges Lenôtre
Au commencement de juin de l’année 1764, une femme de Langogne, en Gévaudan, gardant son troupeau de boeufs, aux environs du bourg, fut attaquée par une bête féroce. Les chiens, à l’aspect de la Bête, tremblants de peur, s’enfuirent la queue basse ; les boeufs, au contraire, vaillamment groupés autour de leur gardienne, mirent l’animal en fuite. La femme, au reste, n’était pas blessée ; elle rentra à Langogne, très émue, la robe et le corsage en lambeaux. À la description qu’elle fit du monstre qui l’avait assaillie, on comprit que la peur lui avait quelque peu troublé la tête. C’était un loup, tout simplement, assuraient les sceptiques ; peut-être un loup enragé ; le fait n’était pas rare, et l’on n’en parla plus.
Mais quelques semaines plus tard, le bruit se répand, dans toute la vallée de l’Allier supérieur, que la Bête a reparu. Le 3 juillet, à Saint-Étienne-de-Lugdarès, en Vivarais, elle a dévoré une fillette de quatorze ans ; le 8 août, elle attaque une fille de Puy-Laurent, en Gévaudan, et la déchire ; trois garçons de quinze ans, du village de Chayla-l’Évêque, une femme d’Arzenc, une fillette du village de Thorts, un berger de Chaudeyrac, sont trouvés morts dans les champs ; leurs corps, horriblement mutilés, sont à peine reconnaissables. En septembre, une fille de Rocles, un homme de Choisinet, une femme d’Apcher, disparaissent ; on recueille leurs débris et des lambeaux de leurs vêtements épars dans les champs et dans les bois. Le 8 octobre, un homme jeune de Pouget rentre au village terrifié, à demi mort : il a rencontré, dans un verger, la Bête, qui lui a lacéré la peau du crâne et de la poitrine. Deux jours plus tard, un enfant de treize ans a également le front ouvert et le cuir chevelu arraché. Le 19, une fille de vingt ans est trouvée aux environs de Saint-Alban, dans une prairie, affreusement déchiquetée : la Bête s’était acharnée sur elle, « avait bu tout son sang », et dévoré ses entrailles.
Tout le Gévaudan en tremblait. Le capitaine Duhamel, aide-major des dragons de Langogne, s’était volontairement mis à la tête d’une troupe de hardis paysans afin de donner la chasse à l’animal mystérieux. Il avait même cerné et tué un grand loup qui lui avait valu dix-huit livres de prime mais les gens de la campagne ne se rassuraient point ; ce vulgaire loup n’était pas la Bête, ainsi qu’on s’efforçait à le leur faire croire, et, de ce fait, on apprit presque aussitôt que celle-ci se moquait des chasseurs et poursuivait ses ravages. Un soir d’octobre, un paysan du village de Julianges, Jean-Pierre Pourcher, rangeait des bottes de paille dans sa grange ; le soir tombait, la neige couvrait la campagne. Tout à coup, une ombre passe devant l’étroite fenêtre du hangar. Pourcher est pris d’une « espèce de frayeur », il va décrocher son fusil, se poste à la lucarne de son écurie et il aperçoit dans la rue du village, devant la fontaine, un animal monstrueux et tel qu’il n’en a jamais vu.
« C’est la Bête, c’est la Bête ! » se dit-il.
Quoiqu’il fût très fort et courageux, il tremblait au point que ses mains pouvaient à peine tenir son arme. Pourtant, ayant fait le signe de la croix, il épaule, vise, tire ; la bête tombe, se relève, secoue la tête sans bouger de place et regardant de tous les côtés d’un air furieux. Pourcher lâche un second coup : la Bête jette un cri terrifiant, fléchit sur ses pattes et s’enfuit en faisant « un bruit semblable à celui d’une personne qui se sépare d’une autre après une dispute ». De ce soir-là, Pourcher resta bien convaincu que, à moins d’un miracle, tous les habitants du Gévaudan étaient destinés à être mangés...
De tels récits portaient au loin la terreur ; les travaux des champs étaient délaissés, les routes désertes ; les gens ne sortaient de chez eux qu’en troupes bien armées. Le capitaine Duhamel et ses dragons opéraient des battues journalières ; douze cents paysans, porteurs de fusils, de faux, d’épieux, de bâtons, lui servaient d’escorte ; dès qu’un méfait de la Bête était signalé, on se ruait en masse à sa poursuite. M. de Lafont, syndic à Mende ; M. de Moncan, commandant général des troupes du Languedoc ; un gentilhomme de la région, M. de Morangiès, et Mercier, le plus hardi chasseur du Gévaudan, s’étaient mis en campagne ; ils battaient le pays de Langogne à Saint-Chély, et de Malzieu à Marjevols. Des crieurs allaient de village en village pour ameuter les paysans ; les braves se mobilisaient et, par les chemins neigeux, partaient résolument à la recherche du monstre.
Un jour, la bande que commandait M. Lafont, en marche depuis soixante-douze heures, s’arrêta subitement tout près du château de la Baume. Qu’y a-t-il ? La Bête ! La Bête est là ! On vient de l’apercevoir dissimulée derrière un mur ; elle est couchée sur le ventre et guette un jeune berger qui, à quelque distance, garde des boeufs dans un pâturage. Mais elle a éventé l’ennemi ; en quelques bonds, elle gagne un bosquet voisin. Cette fois, on la tient : les paysans se précipitent au nombre d’une centaine, cernent le petit bois, tandis que d’autres, avec précaution, se glissent sous les branches, battant les fourrés... La Bête, débuchée, prend son élan. Un chasseur la tire à dix pas ; elle tombe, se relève, reçoit une seconde balle, tombe de nouveau, se relève encore et rentre dans le bois en clopinant. On la poursuit, on la fusille de tous côtés ; la voici encore une fois en plaine, tombant à chaque décharge, se redressant toujours ; on la voit enfin revenir au bosquet et s’y enfermer...
On l’y poursuit jusqu’à la nuit sans la rencontrer. Comme on la croyait morte, on remit au lendemain la recherche de sa dépouille. À l’aube, deux cents hommes, bien armés, explorèrent tous les buissons, écartant les branches, fouillant les amoncellements de feuilles mortes, jusqu’à ce qu’on apprît que deux femmes qui s’étaient risquées dans les champs, sur la bonne nouvelle que la Bête était tuée, l’avaient vu passer, très vivante, mais boitant un peu. Deux jours plus tard, à trois lieues de là, un jeune homme de Rimeize était rapporté tout sanglant, la peau du crâne enlevée, et le flanc ouvert. Le même jour, une enfant de Fontan était mordue à la joue et au bras ; et l’on trouvait, dans un champ voisin de l’habitation de M. de Morangiès, le cadavre en lambeaux d’une fille de vingt et un ans que, malgré son épouvante, ses parents avaient forcée d’aller traire les vaches. C’était à désespérer ! Des dix mille chasseurs qui, à la fin d’octobre, s’étaient mis en campagne, il n’en restait plus un qui n’estimât toute tentative désormais inutile ; le Gévaudan devait se résigner et subir avec une pieuse patience ce mystérieux et cruel fléau.
On savait bien maintenant que la Bête n’était pas un loup. Trop de gens l’avaient vue et donnaient d’elle des descriptions concordantes : c’était un animal fantastique, de la taille d’un veau ou d’un âne ; il avait le poil rougeâtre, la tête grosse, assez semblable à celle d’un cochon, la gueule toujours béante, les oreilles courtes et droites, le poitrail blanc et fort large, la queue longue et fournie avec le bout blanc. Certains disaient que ses pieds de derrière étaient garnis de sabots comme ceux d’un cheval.
La Bête semblait douée d’une sorte d’ubiquité dénotant une agilité surprenante ; dans le même jour on avait constaté sa présence en des endroits distants l’un de l’autre de sept à huit lieues. Elle aimait à se dresser sur son derrière et à faire de « petites singeries » ; auquel cas elle paraissait « gaie comme une personne » et feignait de n’avoir point de méchanceté. Si elle était pressée, elle traversait les rivières en deux ou trois sauts ; mais, quand elle avait le temps, on la voyait marcher sur l’eau sans se mouiller. Quelqu’un assurait l’avoir entendue rire et parler. Il était de tradition que lorsqu’une mère gourmandait son enfant et le menaçait de la Bête, celle-ci, avisée, on ne sait par qui, venait poser ses deux pattes de devant sur l’appui de la fenêtre et contemplait d’un air arrogant le bébé promis à sa convoitise. D’ailleurs elle dévorait rarement le cadavre de ses victimes, se contentant de le déchirer, de sucer leur sang, de scalper la tête et d’emporter le coeur, le foie et les intestins.
La calamité qui frappait le Gévaudan mettait en émoi tout le royaume ; des journaux de Clermont et de Montpellier, la nouvelle était passée aux gazettes parisiennes, et la Bête faisait à la ville et à la cour, le sujet de toutes les conversations.
Le roi Louis XV, lui-même, bien qu’il eût d’autres soucis, voulut bien compatir aux malheurs de ses féaux sujets du Haut-Languedoc, et son ministre donna l’ordre de faire donner la troupe.
Conformément à ses instructions, le capitaine Duhamel vint, à la tête de ses dragons, installer son quartier général à Saint-Chély ; il y tint conseil avec les tireurs les plus réputés de la région : MM. de Saint-Laurent et Lavigne ; puis il fit un plan de campagne qui consistait en huit battues ; une gratification de deux mille, puis de six mille livres, fut promise à celui qui tuerait la Bête ; aux prônes de toutes les paroisses fut donnée lecture des dispositions prises, et l’annonce de si sages mesures réconforta quelque peu les paysans. À moins qu’il ne fût vomi par l’enfer, le monstre devait, à coup sûr, succomber et l’on ne tarderait pas à apprendre sa fin. Même, pour plus d’assurance, ces messieurs des États de Languedoc ordonnèrent que sa dépouille serait apportée au lieu de leurs séances, afin que chacun pût se rendre compte que la Bête était enfin exterminée.
Les huit battues s’effectuèrent, dans l’ordre prescrit, du 20 au 27 novembre : elles ne donnèrent aucun résultat. Dès que les troupes eurent regagné leur cantonnement, on apprit que, durant l’expédition, la Bête avait poussé une pointe du côté de Sainte-Colombe ; elle y avait tué cinq filles, une femme et quatre enfants... La terreur redoubla : l’évêque de Mende consacra un mandement à cette désolation publique et des oraisons furent ordonnées dans toute l’étendue du diocèse pour qu’il plût à Dieu de susciter un nouveau saint Georges, assuré d’avance de la vénération de tout le pays. Et tandis que les habitants étalent en prières, la Bête, en plein jour, le 6 janvier 1765, enlevait une mère de famille : Delphine Courtiol, au village de Saint-Méry. C’était assurait-on, sa soixantième victime, sans compter les malheureux, très nombreux, qu’elle avait, en six mois, blessés ou estropiés.
À cette époque – janvier 1765 – se place un incident qui mit en émoi tout le pays. Le 12, un berger du village de Chanaleilles âgé de douze ans, et nommé André Portefaix, gardait des bestiaux dans la montagne. Il était accompagné de quatre camarades et de deux fillettes plus jeunes que lui : par crainte de la Bête, ces enfants s’étaient armés de bâtons, à l’extrémité desquels ils avaient fiché des lames de couteaux. L’une des petites, soudain, poussa un cri : la Bête venait de surgir d’un buisson à quelques pas d’elle.
André Portefaix groupe tout son monde : les plus forts en avant, protégeant le reste de la troupe ; le monstre tourne autour d’eux, la gueule écumante. Les braves petits, serrés l’un contre l’autre, font le Signe de Croix et cherchent à se défendre à coups de leurs épieux : mais la Bête, s’élançant, saisit l’un des enfants à la gorge et l’emporte : c’est le petit Panafieux, qui a huit ans. Portefaix, héroïquement, se lance à la poursuite du fauve, le larde de coups de couteau, le force à lâcher sa proie ; Joseph Panafieux en est quitte pour une joue arrachée que la Bête, en trois coups de dents, mange sur place. Mise en goût, elle attaque une seconde fois le groupe terrifié, renverse l’une des fillettes d’un coup de son horrible museau, mord un des garçons à la lèvre – il s’appelait Jean Veyrier – le saisit par le bras et l’entraîne.
Un autre, qui a trop peur, crie qu’il faut sacrifier celui-là et profiter, pour s’enfuir, du temps que la Bête mettra à le manger. Mais Portefaix déclare qu’ils sauveront leur camarade ou qu’ils périront tous. Ils le suivent, même Panafieux qui n’a plus qu’une joue et que le sang aveugle ; tous, hardiment, piquent la Bête, cherchent à lui crever les yeux ou à lui couper la langue ; ils l’acculent dans un bourbier, où, s’enlisant, elle lâche l’enfant qu’elle tient. Portefaix se jette entre elle et lui, cogne à grands coups de bâton sur le groin du monstre qui recule, se secoue et s’enfuit.
Le procès-verbal authentique de cet exploit fut envoyé à Mgr l’évêque de Mende qui l’adressa au roi. Celui-ci décida que chacun des sept petits paysans de Chanaleilles toucherait trois cents livres sur sa cassette et que le jeune Portefaix serait élevé aux frais de l’État. Il fut placé, quelques mois plus tard, chez les Frères de Montpellier : disons pour n’y plus revenir, qu’après de brillantes études, il entra dans l’armée et mourut en 1795, lieutenant d’artillerie coloniale.
La France entière connut, par les gazettes, les complaintes et les images, cet épique combat ; si la célébrité d’André Portefaix fut immédiate, la renommée de la Bête s’accrut de l’aventure. De tous les points du royaume – de Marseille et de Gascogne surtout – des héros s’offraient pour en débarrasser le Gévaudan. Le moindre tireur d’alouettes rêvait de ce beau coup de fusil, d’autant plus que le roi promettait une prime de 9 400 livres à l’heureux chasseur qui triompherait de l’invincible et mystérieux animal.
Les gens timorés eux-mêmes ne se désintéressaient point de ce malheur public, et imaginaient les stratagèmes les plus prudents : l’un émettait l’idée saugrenue de fabriquer des « femmes artificielles » qu’on ficherait sur des piquets à l’orée des bois fréquentés par la Bête. C’était très simple : un sac en peau de brebis pour simuler le corps, deux autres, plus allongés, représentant les jambes ; le tout surmonté d’une vessie peinte en manière de visage et remplie d’éponges imbibées de sang frais, mêlées à des boyaux assaisonnés de poison, de façon à forcer la Bête vorace à avaler sa propre fin. Un autre proposait d’élire vingt-cinq hommes intrépides, de les revêtir de peaux de lions, d’ours, de léopards, de cerfs, de biches, de veaux, de chèvres, de sangliers et de loups, avec un bonnet de carton garni de lames de couteaux : chacun de ces déguisés devait être porteur d’une petite boîte contenant douze onces de graisse de chrétien ou de chrétienne mêlée à du sang de vipère, et muni de trois balles carrées mordues par la dent d’une jeune fille... Un troisième avait inventé une machine infernale composée de trente fusils à la gâchette desquels trente cordes attachées devaient être mises en mouvement par les contorsions d’un veau de six mois se débattant à l’aspect de la Bête.